“J'étais tellement dégoûté de moi-même et de la race humaine que tout me semblait pornographique. Le titre et le contenu du disque sont nés de ce constat insupportable.”
Avant même que le groupe entre en studio, le ton est donc donné : le quatrième album de Cure sera le miroir brisé d'une psyché en phase avancée de déstructuration, mais aussi l'ultime fait d'armes d'un trio qui se sait condamné à l'implosion. La chance du groupe, si l'on ose dire, est que, comme dans un dernier signe de connivence, Gallup et Tolhurst se trouvent alors à peu près dans les mêmes trente-sixième dessous que Smith. “Nous étions au bord de la psychose, témoigne ce dernier. Nous passions des journées entières sans dormir et prenions toutes les drogues qui passaient à notre portée. Nous étions dans un état bien plus épouvantable que nous ne l'imaginions... Heureusement, nous étions jeunes. C'est ce qui nous a permis de tout encaisser.”
En janvier 1982, les trois musiciens investissent les studios RAK, en plein centre de Londres. Pendant de longues semaines, ils n'en sortiront quasiment pas et ne recevront aucune visite. Ils enregistrent la nuit, dorment la journée sur place. Les bouteilles qu'ils sifflent en continu s'amoncellent dans un coin du studio, jusqu'à former un mur derrière lequel, dixit Tolhurst, il est possible de se cacher. Smith : “Dehors, il pleuvait en permanence, il faisait toujours sombre. Je me sentais terriblement las, mal à l'aise dans mon corps, j'aurais voulu m'arracher la chair. Mais tout n'était pas si terrible ni désagréable, car nous sentions que nous faisions quelque chose d'unique, d'incomparable. Et ça, c'est un sentiment merveilleux.”
Incapable de communiquer avec ses partenaires, Smith est persuadé qu'il est le seul à pouvoir contrôler ce qui se joue. Pourtant, Gallup et Tolhurst seront bien plus que deux exécutants dépassés par les événements. Loin de saborder les chansons, la hargne et la détresse qui les dominent vont au contraire leur donner une charge supplémentaire. Tolhurst : “Tous les trois dans une même pièce en train de fomenter ce disque invraisemblable, nous étions un peu comme “les enfants terribles” de Cocteau.”
Mike Hedges, producteur des précédents albums, a cédé la place à Phil Thornalley : son approche pointilliste ne cadrait pas avec les aspirations de Smith, qui veut entendre “un bloc de son, un bruit indistinct”. Les demos enregistrées par le chanteur fournissent la matière d'une musique mise à nu, déchiquetant à grand renfort de stridences le cocon dans lequel elle s'était réfugiée jusqu'alors. Dans Faith, la vie selon Smith ressemblait à un mystère non révélé ; désormais, elle ne lui apparaît plus que comme un acte obscène, une exhibition malsaine qu'il tente de décrire dans un flot houleux de paroles. A ce titre, le long morceau d'ouverture, One Hundred Years, est comme la matrice sanglante d'où jaillissent les sept autres chansons du disque. “J'étais tellement dégoûté de moi-même et de la race humaine que tout me semblait pornographique. Le titre et le contenu du disque sont nés de ce constat insupportable.”